30 mai, 2000
Le Monde
Par Michel Rocard
Michel Rocard est un membre éminent du Parlement européen. Socialiste, il a
été Premier ministre de France de 1988 à 1991. Il a présidé le Comité de
Développement du Parlement Européen de 1997 à 1999, et il a une expérience
approfondie des problèmes de développement en Afrique.
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Depuis quelques semaines, des images désolantes, horrifiantes parfois, nous
proviennent d'Afrique: Ethiopie, Erythrée, Sierra Leone, Zimbabwe. Pourtant,
ce continent connaît aussi des changements sur lesquels les gros titres de la
presse européenne ne s'attardent guère. Les conflits sont encore chose trop
courante dans une grande partie de l'Afrique; pourtant, 80% des Africains
vivent en paix. La moitié vit aussi dans une extrême pauvreté.
Il est généralement admis que le rythme atteint par la croissance économique
au cours des cinq dernières années (environ 4% par an en moyenne par pays)
s'essouffle à suivre le taux de croissance démographique, et qu'il est bien
insuffisant pour avoir un effet sur le niveau de vie. Cette croissance doit
être fortement accélérée, par l'adoption de bonne politiques, par le
développement des échanges et, surtout, par les investissements.
L'assistance ne résoudra pas les problèmes de l'Afrique, encore qu'une aide
bien ciblée puisse renforcer les institutions, les compétences et la confiance
dont les pays ont besoin pour améliorer les conditions de vie de la population
et pour devenir des membres à part entière de la communauté internationale.
Le financement nécessaire au développement du continent viendra en majeure
partie du secteur privé: des agriculteurs et des chefs d'entreprise africains,
petits et grands. L'investissement étranger jouera aussi un rôle important.
Les apports privés destinés aux pays en développement ont baissé au cours des
trois dernières années, à la suite de la crise de l'Asie de l'Est. On note
cependant une reprise et, à la grande surprise de certains observateurs, dont
je ne suis pas, certains de ces fonds privés se dirigent à présent vers
l'Afrique. Récemment, trois grands projets d'infrastructure ont vu le jour sur
le continent africain: l'axe de transit de Maputo, entre le Mozambique et
l'Afrique du Sud, le gazoduc ouest-africain et le projet d'exploitation
pétrolière et d'oléoduc Tchad-Cameroun.
Ce dernier est un exemple frappant de la façon dont les gouvernements et le
secteur privé international peuvent travailler de concert avec les
institutions multilatérales pour transformer du tout au tout les perspectives
d'un pays pauvre. Trois compagnies pétrolières - Exxon-Mobil (Etats-Unis),
Chevron (Etats-Unis) et Petronas (Malaisie) - ont accepté de développer les
champs pétrolifères du sud du Tchad et d'acheminer le pétrole vers la côte
atlantique du Cameroun par un oléoduc de 1 070 kilomètres.
Ces champs ont été découverts il y a plus de trente ans. Ensuite, durant une
période marquée par des troubles politiques, le Tchad a attendu avec
impatience qu'une convergence entre les cours internationaux et l'intérêt du
secteur privé rende possible l'exploitation de ces réserves. L'investissement
(3,7 milliards de dollars) sera le plus gros investissement privé prévu en
Afrique au cours des cinq prochaines années. Il pourrait transformer
radicalement les perspectives du Tchad et lui permettre d'échapper à une
pauvreté dramatique. Les recettes dégagées par le projet accroîtraient de 45%
à 50% durant les vingt-cinq prochaines années le budget de l'Etat, qui
pourrait ainsi financer les services de santé et d'éducation élémentaires et
les services ruraux qui sont à présent cruellement insuffisants.
Et pourtant, ce projet est vivement controversé. Certains défenseurs de
l'environnement avancent que les avantages engendrés par un grand projet de ce
type n'en compensent pas les risques. Par ailleurs, les observateurs désabusés
de la scène politique africaine refusent de croire que le gouvernement, le
premier démocratiquement élu depuis quarante ans, soit capable d'utiliser les
recettes pétrolières à bon escient. Ces objections méritent qu'on s'y arrêtent
sérieusement. Mais en trois ans, elles ont fait l'objet d'analyses et de
débats publics au Tchad et au Cameroun et, en fait, dans le monde entier.
L'une des raisons à cela est que les gouvernements et les compagnies
pétrolières ont invité la Banque Mondiale et la Société Financière
Internationale (l'institution du groupe de la Banque Mondiale qui traite avec
le secteur privé) à fournir 5% du financement (200 millions de dollars).
Depuis, les spécialistes de l'impact environnemental et social de la Banque
aident les gouvernements et les compagnies à formuler un projet bien conçu.
Le tracé de l'oléoduc a été considérablement modifié. Il sera enterré, et non
pas à ciel ouvert, et suivra, en gros, les infrastructures existantes. La
forêt tropicale ne sera que très peu affectée. A titre de compensation, deux
vastes parcs nationaux vont être créés au Cameroun au moyen des fonds du
projet. Il n'y aura pas de déplacements de population sur une partie
quelconque du tracé. Les agriculteurs pourront accéder à leurs terres comme
par le passé, sauf pendant les travaux. En tout état de cause, ils seront
indemnisés de leur manque à gagner.
Pour gérer les recettes pétrolières, le Tchad a adopté une loi prévoyant qu'il
en déposerait 10% dans un fonds spécial destiné aux générations futures et que
80% serviront à financer le développement et des programmes sociaux à
l'intention de la population défavorisée. Le Tchad a en outre mis sur pied un
comité de surveillance formé de fonctionnaires et de parlementaires, mais
aussi de membres de la société civile.
Bien entendu, on se demande si ces accords seront respectés. En fait, le bilan
du Tchad sur les quatre dernières années est plutôt encourageant à cet égard.
Il a adhéré aux programmes de réforme convenus avec la Banque Mondiale et le
FMI. Il consacre déjà 70% de ses ressources actuelles au développement. En
dépit de la menace militaire qui pèse sur le Nord, il a réduit de moitié les
effectifs de son armée.
Les Tchadiens et la communauté internationale seront vigilants; ils
s'assureront que la manne pétrolière profite à tous et non pas à quelques
privilégiés. Par ailleurs, le Tchad aura encore besoin d'une aide extérieure
lorsque le pétrole aura commencé à couler, d'ici quatre ans.
Dans l'intervalle, il est réconfortant de constater que la situation au coeur
de l'Afrique est assez favorable pour qu'un projet de cette importance voie le
jour. Les aures pays et les investisseurs seront encouragés, espérons-le, par
cet exemple.
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